Le 11 novembre expliqué aux enfants : l'histoire vraie du wagon, de l’onzième heure et du Soldat inconnu
Marie de Longvilliers
Un wagon à Rethondes, la onzième heure, le Soldat inconnu et le bleuet : l’histoire du 11 novembre à raconter en famille.
Chaque année, le 11 novembre, il n'y a pas école. On dépose des fleurs au monument aux morts, on observe une minute de silence, certains portent un petit bleuet à la boutonnière. Mais pourquoi cette date, et pas une autre ? Derrière ce jour férié, il y a un wagon perdu au milieu d'une forêt, six heures que personne n'a oubliées, et un jeune soldat qui a dû faire le choix le plus difficile de sa vie avec une simple addition. Voici l'histoire vraie du 11 novembre, à raconter en famille.
Un wagon, une forêt, et une signature à 5h15
Nous sommes en novembre 1918. Depuis plus de quatre ans, la Première Guerre mondiale oppose la France et ses alliés à l'Allemagne. Des millions de soldats ont vécu dans les tranchées, dans la boue et le froid. On les appelle les poilus.
Cet automne-là, l'Allemagne est épuisée. Elle demande à négocier la fin des combats. Le lieu choisi est inattendu : une clairière au milieu de la forêt de Compiègne, près du village de Rethondes, dans l'Oise. Pas de château, pas de grand salon. Juste un train, arrêté sur une voie au milieu des arbres.
C'est le train du maréchal Foch, le chef des armées alliées. Un de ses wagons, un ancien wagon-restaurant transformé en bureau, porte le numéro 2419D. C'est là que tout va se jouer.
Pendant la nuit du 10 au 11 novembre, on lit et on discute les 34 articles de l'accord. Et le 11 novembre 1918, à 5h15 du matin, les représentants allemands signent l'armistice.
Un armistice, ce n'est pas encore la paix. C'est un accord pour arrêter les combats. La paix définitive sera signée plus tard, à Versailles, le 28 juin 1919.
Six heures de trop
L'armistice est signé à 5h15. On pourrait croire que la guerre s'arrête à cette minute-là. Ce n'est pas le cas.
L'état-major décide que les armes se tairont à 11 heures précises. La onzième heure du onzième jour du onzième mois : un horaire symbolique, et le temps de prévenir toutes les troupes, sur des centaines de kilomètres de front.
Mais pendant ces six heures, on continue de se battre.
À Vrigne-Meuse, dans les Ardennes, un soldat de 40 ans court porter un message à son capitaine. Il s'appelle Augustin Trébuchon. Avant la guerre, il était berger en Lozère. Il a survécu à Verdun, au Chemin des Dames, à la Marne. À 10h50, il est touché par une balle. Il est le dernier soldat français tué au combat de la Grande Guerre. Du côté américain, Henry Gunther, 23 ans, tombe à 10h59. Une minute avant la fin.
Après la guerre, on fera une chose étrange : sur les actes de décès et sur les tombes de certains soldats français morts ce jour-là, on inscrira la date du 10 novembre. Comme si mourir le jour de la victoire était trop difficile à écrire. Sur la tombe d'Augustin Trébuchon, on peut encore lire « 10 novembre 1918 ».
11 heures : les clairons, puis les cloches
À 11 heures pile, sur tout le front, les clairons sautent sur le bord des tranchées et sonnent le cessez-le-feu. À Vrigne-Meuse, là où Augustin Trébuchon vient de tomber, c'est un clairon de son régiment, Octave Delaluque, qui sonne les notes de la fin.
Et dans toute la France, au même moment, les cloches des églises se mettent à sonner à la volée. Dans les villages, les gens sortent dans les rues. Certains chantent, d'autres pleurent. Beaucoup font les deux.
Imaginez le son : des milliers de clochers qui sonnent ensemble, d'un bout à l'autre du pays. C'est comme ça que beaucoup de Français ont appris que la guerre était finie.
Le wagon qui a servi deux fois
Le wagon 2419D devient un symbole. Mais son histoire ne s'arrête pas là, et elle a un drôle de rebondissement.
Vingt-deux ans plus tard, en 1940, la France perd une bataille contre l'Allemagne d'Hitler. Hitler exige que la France signe sa défaite… dans le même wagon, placé exactement au même endroit qu'en 1918. Le 22 juin 1940, c'est chose faite. Le wagon est ensuite emporté en Allemagne, où il sera détruit en 1945.
Aujourd'hui, dans la clairière de Rethondes, on peut monter dans un wagon identique, exposé depuis 1950 au Mémorial de l'Armistice. Ce n'est pas le vrai, mais c'est son jumeau parfait.
Vous l'aurez compris : un simple objet peut porter une histoire très lourde. Et parfois, deux.
Huit cercueils et une addition
Après la guerre, une question hante les familles. Des centaines de milliers de soldats sont morts sans qu'on puisse jamais les identifier. Leurs parents n'ont pas de tombe où se recueillir. Comment leur rendre hommage ?
L'idée est la suivante : choisir un soldat inconnu, un seul, qui représentera tous les autres.
Le 10 novembre 1920, dans la citadelle de Verdun, huit cercueils sont alignés. Ils contiennent chacun le corps d'un soldat non identifié, venu d'un secteur différent du front. On les a déplacés plusieurs fois pour que personne ne sache d'où vient chacun.
Il faut maintenant choisir. Cette mission revient à un jeune soldat de 21 ans, Auguste Thin. Il s'est engagé volontairement, il a été blessé et gazé au front, et son père a disparu pendant la guerre. On lui tend un bouquet de fleurs : il devra le poser sur l'un des cercueils.
Comment choisir, quand tous les cercueils se ressemblent ?
Auguste Thin a raconté plus tard ce qui lui est passé par la tête. Il appartient au 6e corps d'armée. Son régiment, c'est le 132e. Il additionne : 1 + 3 + 2 = 6. Encore un 6. Sa décision est prise : ce sera le sixième cercueil.
Il pose son bouquet, se met au garde-à-vous. Le Soldat inconnu est choisi.
Le cercueil part en train pour Paris. Le 11 novembre 1920, il passe sous l'Arc de Triomphe. Il y sera enterré le 28 janvier 1921, où il repose toujours.
Une flamme qui ne s'éteint jamais
Quelque temps plus tard, un journaliste, Gabriel Boissy, rentre tard le soir et passe devant la tombe. Elle lui semble bien seule dans la nuit. Il propose d'y faire brûler une flamme permanente.
Le 11 novembre 1923, à 18 heures, la flamme est allumée pour la première fois par le ministre André Maginot. Depuis, elle ne s'est jamais éteinte.
Chaque soir, à 18h30, des anciens combattants et des associations la raniment lors d'une courte cérémonie. Chaque soir, sans exception. Même le 14 juin 1940, le jour où l'armée allemande est entrée dans Paris, la cérémonie a eu lieu. La cérémonie est ouverte à tous, et gratuite.
Pourquoi un bleuet ?
Le 11 novembre, vous avez peut-être vu des gens porter une petite fleur bleue en tissu. C'est le Bleuet de France.
Pourquoi cette fleur ? Parce que les bleuets continuaient de pousser dans la terre retournée par les obus, là où plus rien ne poussait. Et parce que les jeunes soldats arrivés au front en 1915, avec leur uniforme bleu horizon tout neuf, étaient surnommés « les bleuets ».
L'idée de la fleur en tissu vient de deux femmes, à l'hôpital militaire des Invalides, à Paris : Suzanne Lenhardt, infirmière, et Charlotte Malleterre. Elles organisent des ateliers où les soldats gravement blessés fabriquent des bleuets. Les fleurs sont vendues, et l'argent les aide à vivre et à reprendre goût au travail. Cent ans plus tard, on vend toujours des bleuets autour du 11 novembre pour soutenir les anciens combattants et les victimes de guerre.
Au Royaume-Uni et au Canada, on porte une autre fleur pour la même raison : le coquelicot.
Ce qu'on fête vraiment le 11 novembre
Le 11 novembre devient un jour férié en 1922. Une loi en fait la journée de la victoire et de la paix.
Depuis 2012, la date a pris un sens plus large : le 11 novembre, on rend hommage à tous les « morts pour la France », civils et militaires, de tous les conflits, anciens ou récents. C'est pour cela que, dans votre commune, la cérémonie devant le monument aux morts cite parfois des noms bien plus récents que 1918.
Ce n'est donc pas une fête au sens joyeux du mot. C'est une journée pour se souvenir, et pour dire merci.
Comment en parler avec votre enfant de 8 à 15 ans
Partez de ce qui est près de chez vous. Presque chaque commune de France a son monument aux morts. Allez le voir ensemble, lisez quelques noms à voix haute. Les enfants sont souvent frappés de découvrir plusieurs fois le même nom de famille : des frères, des cousins, partis du même village.
Cherchez un poilu dans la famille. Demandez aux grands-parents s'ils se souviennent d'un aïeul parti à la guerre. Le site public Mémoire des hommes, du ministère des Armées, permet de retrouver les fiches des soldats morts pour la France, à partir d'un nom. C'est souvent le moment où l'histoire devient la sienne.
Racontez d'abord une histoire, pas une leçon. Le wagon, l'addition d'Auguste Thin, les cloches qui sonnent toutes en même temps : ce sont des images qu'un enfant de 8 ans retient. Les dates viendront ensuite. Les grandes histoires vraies, comme celle du médecin qui a sauvé des milliers de vies en se lavant les mains, marchent toujours mieux qu'un résumé.
Laissez la place aux questions difficiles. « Pourquoi ils ont continué à se battre jusqu'à 11 heures ? » « Pourquoi on a changé la date sur les tombes ? » Ces questions n'ont pas toujours de réponse simple, et c'est très bien. Dire « je ne sais pas, cherchons ensemble », c'est déjà lui apprendre à réfléchir.
Faites le lien avec ce qu'il apprend en classe. La Première Guerre mondiale est étudiée en CM2, puis en 3e. Si c'est le cas cette année, le 11 novembre est l'occasion de revoir la leçon autrement : nos conseils pour apprendre une leçon efficacement et pour accompagner l'aide aux devoirs à la maison peuvent servir.
Transformez-le en jeu. À table, lancez un petit quiz : à quelle heure a été signé l'armistice ? Quel cercueil a choisi Auguste Thin ? Pourquoi un bleuet ? Pour d'autres idées, notre quiz de culture générale pour les 8-12 ans est un bon point de départ.
Ce que cette histoire nous apprend, à nous, aujourd'hui
Le 11 novembre a l'air d'une date figée, faite de discours et de silence. Pourtant, c'est une histoire pleine de vie.
Elle montre d'abord que derrière chaque grand événement, il y a des personnes : un berger de Lozère, un clairon, un jeune soldat avec un bouquet, deux infirmières, un journaliste qui rentre tard. L'Histoire avec une majuscule est faite de toutes ces petites histoires.
Elle montre ensuite que les symboles ont toujours une origine. Une flamme, une fleur, une heure précise : rien n'est là par hasard. Comme pour Halloween et ses navets, chaque date du calendrier cache un pourquoi.
Elle rappelle enfin que se souvenir, c'est un geste actif. Une flamme qu'on ranime chaque soir depuis plus de cent ans, ça ne tient pas tout seul. Ça tient parce que des gens choisissent, tous les jours, de ne pas oublier.
C'est très exactement l'état d'esprit qu'on essaie de cultiver chez Compagnon, la boîte à savoirs conçue pour les enfants de 8 à 15 ans. Un enfant qui demande « pourquoi on n'a pas école le 11 novembre ? » vient d'ouvrir la porte d'une histoire immense. Chez Compagnon, aucune question n'est trop petite ni trop difficile : on a le droit de tout demander, en toute autonomie et en toute sécurité. Qu'il veuille comprendre ce qu'est un armistice, pourquoi on porte un bleuet ou comment vivaient les poilus, Compagnon répond, encourage sa curiosité et l'aide à apprendre à sa façon.
Mercredi, devant le monument aux morts ou à table, vous aurez une histoire à lui raconter. Commencez par l'addition d'Auguste Thin. Il y a de fortes chances qu'il vous demande la suite.